13 juin 2008 à 12h31
La Corona et la fibre patriotique au secours d'Anheuser-Busch?

La Corona et la fibre patriotique au secours d'Anheuser-Busch?
Selon le Wall Street Journal, le brasseur américain, pressentant InBev fondre sur lui, avait préparé de longue date un potentiel rapprochement avec son homologue mexicain Grupo Modelo, fabricant de la célèbre Corona. "Anheuser possède déjà 50% de Modelo, et acquérir le reste des participations rendrait probablement la compagnie fusionnée trop chère pour InBev", explique le quotidien new-yorkais, qui ajoute néanmoins que "certaines questions restent en suspens sur la volonté de Modelo de se vendre ainsi".
Du côté du mexicain, on "explore la situation", annonçait le WSJ. Le Financial Times rapporte, évoquant une source anonyme proche du dossier, que la direction de Modelo a rencontré ses homologues d'InBev mardi, et d'Anheuser jeudi. Et Bloomberg rapporte les termes d'un communiqué de Modelo, qui semble déjà mettre un terme aux spéculations: "L'objectif de Grupo Modelo est de conserver fièrement une identité de société mexicaine, qui produit, au Mexique, des bières de qualité supérieure pour les marchés du monde entier".
Quoi qu'il en soit, si le mexicain acceptait d'abandonner son indépendance pour sauver celle de l'américain, il faudra encore que les actionnaires de ce-dernier acceptent le deal, et donc qu'il soit plus intéressant que les 65 dollars par titre proposés par InBev. Pour rappel, Anheuser-Busch a très bien réagi à la Bourse de New York, suite à l'annonce de l'offre d'InBev. Un signe évident que les investisseurs saluent positivement la potentielle fusion.
Et puis, reste à voir si l'acquisition de Modelo par Anheuser arrêtera réellement InBev dans ses ambitions. Selon un analyste indépendant interrogé par Bloomberg, rien n'est moins sûr: "Cela dépend jusqu'à quel point InBev est attaché à ces actifs (d'Anheuser, NdlR). Mais je pense qu'ils veulent vraiment mettre la main sur Anheuser". Quitte à s'endetter de 10 milliards de dollars supplémentaires, poursuit l'analyste. Pour un autre analyste, également contacté par l'agence américaine, InBev pourrait monter jusqu'à 73 dollars par titre Anheuser.
Une autre parade d'Anheuser-Busch pour faire monter sa valorisation par une restructuration en interne. Le Wall Street Journal indique en effet que le brasseur américain pourrait annoncer "une expansion de ses plans actuels de restriction des coûts". Ainsi, Anheuser pourrait "rogner dans les coûts de marketing et couper dans les effectifs. Il pourrait aussi chercher à vendre certains actifs, notamment ses parcs d'attraction, une opération qui rapporterait, selon des analystes, quelque 2,6 milliards de dollars".
Il n'empêche, le dernier mot reviendra aux actionnaires d'Anheuser. Et dans l'actionnariat, la famille Busch, principale opposante à la vente d'InBev, n'est représentée qu'à 4,5%, ce qui est loin de faire le poids. Le premier actionnaire est Barclays Global Investors, avec 6,1% de parts (chiffres Bloomberg), et le second n'est autre que Berkshire Hathaway (4,99%), le holding d'investissement détenu par le milliardaire américain Warren Buffett. August Busch IV, actuel patron du brasseur, parviendra-t-il à convaincre les actionnaires à ne pas s'abandonner à InBev? Rien n'est moins sûr. L'offre à 65 dollars par titre est en effet supérieure de 35% à la valeur moyenne du titre sur les trente jours qui ont précédé le début des rumeurs autour d'une possible OPA (le 22 mai).
Toutefois, selon le Financial Times, les politiques d'InBev et d'Anheuser sont, depuis le début des années 1990, radicalement opposées. Alors que le premier s'est occupé à s'étendre internationalement par des acquisitions, "Anheuser s'est concentré sur la consolidation de ses marques américaines et l'octroi de dividendes et primes aux actionnaires".
C'est d'ailleurs peut-être sur la fibre américaine et patriotique que la famille Busch parviendra à convaincre ses actionnaires. Le Wall Street Journal ne s'y trompe pas: "Anheuser peut essayer d'user de son influence politique pour rallier les partisans de la vente, arguant qu'un acheteur étranger ne devrait pas être en mesure d'acquérir le plus grand brasseur américain". Déjà, des sites Internet ont été créés pour rallier les Américains à la cause d'Anheuser. Ainsi, [savebudweiser.com] propose une pétition pour sauver le brasseur "qui apporte des milliers d'emplois et des millions de dollars en dons aux organisations caritatives et aux organisations de secours lors de catastrophes". Le site, qui a déjà recueilli près de 40.000 signatures, poursuit: "Anheuser est un soutien important de nos militaires et de leurs familles, tant ici qu'à l'étranger, et est classé dans le top 50 des employeurs Military-friendly".
Un autre site dans le même genre, [saveab.com], affirme que "Anheuser-Busch représente l'esprit de notre pays", et propose de "lutter contre l'invasion étrangère, because this Bud's for you and the USA (parce que cette Bud est faite pour vous et pour les Etats-Unis)".
Bloomberg et le WSJ rapportent que le gouverneur de l'Etat du Missouri (dans lequel le brasseur américain est basé), Matthew Blunt, s'est déclaré fortement opposé à toute vente d'Anheuser, invoquant le fait que "la stratégie d'InBev est de limiter les coûts, ce qui trancherait avec la culture d'Anheuser". L'homme politique a affirmé qu'il avait mandaté le département d'Etat au Développement économique pour, selon le quotidien new-yorkais, "explorer toutes les pistes et les opportunités que nous pourrions avoir au niveau de l'Etat pour aider le brasseur à rester à Saint-Louis".
Carlos Brito, le patron d'InBev, s'était pourtant montré très rassurant, dans la lettre qu'il a envoyée mercredi soir à son homologue américain. "Nous avons le plus grand respect pour Anheuser-Busch, ses employés, sa direction et ses investisseurs. (...) Nous positionnerons la Budweiser comme notre marque phare, nous orienterons notre empreinte internationale en développant l'image et l'exposition de la marque. (...) Nous envisageons de faire de Saint-Louis le quartier général pour la région d'Amérique du Nord. Nous pourrions chercher à renommer le groupe en évoquant l'héritage des marques phares d'Anheuser. (...) Nous maintiendrons toutes vos brasseries." InBev avait donc prévu les différentes réticences que les fidèles d'Anheuser manifesteraient. Reste à voir si ces engagements sur papier suffiront à convaincre les actionnaires du brasseur de Saint-Louis.
Matthieu Lethé
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