mardi 12 mai 2009 à 16h30
SPE et British Energy : pourquoi EDF avale ces 2 couleuvres

SPE et British Energy : pourquoi EDF avale ces 2 couleuvres
EDF a donc déboursé 1,3 milliard d'euros pour les 51 % de SPE-Luminus détenus par le britannique Centrica. Un accord en forme de triangle puisqu'en échange, le géant français accepte de lui céder 20 % de British Energy pour 2,5 milliards d'euros.
Ces chiffres, examinés d'un peu plus près, peuvent engendrer un certain malaise. Tout d'abord, EDF avait acquis l'opérateur nucléaire anglais pour [15,8 milliards d'euros]. Les 20 % rachetés par Centrica, au lieu de 2,5 milliards, auraient dû valoir 3,16 milliards d'euros. La décote est donc d'environ 21 %. Or, le français chiffre cette même décote à 6 % dans son communiqué de presse, et ce, pour «tenir compte de la position minoritaire de Centrica» dans BE. La différence de valeur n'en est pas moins considérable...
Côté belge aussi, l'affaire paraît peu intéressante pour Electricité de France, puisqu'elle valorise SPE-Luminus à 2,6 milliards d'euros. Un «montant record», estime le quotidien De Tijd, qui rappelle que le n° 2 de la production d'électricité en Belgique valait, fin 2005 (après la fusion de SPE et Luminus), un peu plus de 1 milliard.
Dans un [communiqué] publié le 29 septembre 2005, lors de la prise de participation avec Gaz de France, Centrica chiffre même à 760 millions la valorisation de SPE. Ceci dit, lorsque le britannique a fait jouer son droit de préemption pour absorber la part de GDF, il l'a fait au prix de 515 millions d'euros. En outre, tout comme il justifie la décote liée à British Energy par l'aspect minoritaire de la participation de Centrica, EDF pourra arguer du fait qu'il contrôle le challenger d'Electrabel pour balayer les critiques.
Il n'en demeure pas moins que le dossier British Energy recèle ses zones d'ombre. L'acquisition jugée contestable par certains observateurs, et notamment des cadres du groupe, interrogés par le site [Mediapart.fr] et selon qui, loin de valoir plus de 15 milliards d'euros, vaudrait entre 3 milliards et 5 milliards d'euros maximum. «La preuve selon eux : en reprenant les mêmes critères, cela serait revenu à valoriser le parc nucléaire français d'EDF à 140 milliards d'euros», indique encore le site Internet d'investigation.
Une opération d'autant plus douteuse que British Energy affiche des résultats financiers en chute libre et dispose de centrales nucléaires à la «technologie vieillissante, qui ne ressemble même pas à celle que nous utilisions dans nos centrales, souffle encore un cadre d'EDF à Mediapart. De plus, à la différence du parc français, il n'y a eu aucune standardisation du parc et des équipements, ce qui fait qu'aucun effet de masse, aucune économie d'échelle, aucun transfert d'expérience n'est possible.»
Pire : les fuites et autres incidents se multiplient, forçant des centrales à fermer. Ce qui, même momentanément, engendre des baisses de production et, partant, de revenus considérables. Mauvaise pioche pour EDF qui, s'il en devient propriétaire, devra supporter les coûts de démantèlement. On comprend peut-être mieux pourquoi l'Etat anglais a tant soutenu l'offre du français : «Certains connaisseurs ne sont en effet pas loin de penser que le gouvernement britannique est en train d'essayer de faire payer à la France la fin de vie de ses premières centrales nucléaires», avance le site hexagonal.
Histoire d'assurer l'avenir de son investissement en la perfide Albion, EDF tenait à impliquer le britannique Centrica, dans une double opération destinée, aussi, à resserrer leurs liens industriels. Se sera-t-il pour cela plié à toutes les exigences financières de son partenaire ?
La question demeure : pourquoi EDF a-t-il bouclé cette double opération à des conditions manifestement peu favorables pour lui ? Plusieurs raisons peuvent être avancées.
Raison n° 1 : les terrains de British Energy. EDF ne viserait pas tant les centrales de British Energy que leurs terrains. Soit des emplacements «classés, déjà admis par la population et dotés d'équipements de réseau et de transport», énumère Mediapart. Un pari risqué, car rien n'indique qu'EDF pourra y installer de nouvelles centrales nucléaires dernier cri... ni qu'il pourra le faire dans une confortable position de domination, sachant qu'E.ON et Iberdrola sont déjà sur les rangs pour s'implanter au Royaume-Uni. L'espagnol avait d'ailleurs, tout comme l'allemand RWE, examiné le dossier British Energy... avant de jeter prudemment l'éponge.
Raison n° 2 : la reconquête de l'énergie nucléaire. Le prix du pétrole a flambé et le réchauffement climatique inquiète de plus en plus la population. Le moment semble parfait, pour EDF, d'assurer la relance de son idéal nucléariste. Le français profite donc du soutien de Gordon Brown et de Nicolas Sarkozy pour mettre la main sur le leader britannique du secteur. Le Royaume-Uni, l'un des quatre marchés-clés identifiés par Pierre Gadonneix pour assurer la domination de son groupe en la matière (avec la Chine, les Etats-Unis et l'Afrique du Sud), devrait donc lui servir de piste d'envol.
Raison n° 3 : les complémentarités de la production et de la distribution. London Energy, filiale d'EDF, n'est active que dans la distribution et doit donc acheter l'énergie qu'elle diffuse. Cela a son prix. EDF compte donc sur les complémentarités de la production et de la distribution pour réduire ses coûts. Gadonneix a chiffré ses objectifs : une économie de 200 millions d'euros, pour une opération «créatrice de valeur dès 2009».
Raison n° 4 : les objectifs personnels du PDG d'EDF. Le président français est un adepte reconnu de l'énergie nucléaire. C'est donc naturellement qu'en voyage à Londres en mars dernier, il a discuté de l'offre d'EDF sur British Energy avec son homologue anglais et coulé les fondations de l'accord futur. «Difficile donc pour Pierre Gadonneix, jusqu'alors très mal vu par l'Elysée et qui ne rêve que de revenir en cour, de s'y opposer, avance Mediapart.» Plus encore : cet homme, dont les contempteurs déplorent une «présidence médiocre et sans ambition», redorerait ainsi son blason de grand patron français et s'ouvrirait une fin de règne - son mandat arrive à expiration en novembre prochain - des plus glorieuses. Du moins, si son rachat royal au pays de Sa Gracieuse Majesté ne s'avère pas un gouffre financier.
Vincent Degrez
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