lundi 04 mai 2009 à 14h00
La «chef de cabinet» de Didier Bellens

La «chef de cabinet» de Didier Bellens
La simple évocation de son nom fait trembler un grand nombre de personnes dans les tours Belgacom. Y compris parmi les plus hauts dirigeants. Car pour être bien vu chez Belgacom, il faut impérativement être dans les bonnes grâces de Concetta Fagard, l'executive advisor de Didier Bellens. Ce n'est pas pour rien que l'édition belge de Paris Match a un jour publié une photo d'elle dans ses pages «People» en mentionnant qu'il s'agissait de la «n°2 de Belgacom». Une expression qui avait fait énormément jaser au sein de l'entreprise. La preuve : dans une interview récente au quotidien français La Tribune , Didier Bellens lui-même s'est senti obligé de préciser qu'«il ne faut pas croire qu'elle est n°2».
Une chose est sûre : Concetta Fagard est une personnalité très controversée au sein de l'opérateur télécom, où elle ne laisse personne indifférent. «Soit on l'adore soit on la déteste», lance une employée. «Chez Belgacom, c'est une intouchable qui fait peur à tout le monde car elle peut avoir un caractère despotique par moments et qu'elle sait exercer son pouvoir quand il le faut», renchérit une autre.
Sa réputation, cette Italienne de 40 ans la doit essentiellement à la grande influence qu'elle exerce sur son patron, avec lequel elle a une relation de connivence évidente. Certains affirment même qu'elle aurait le pouvoir de faire renvoyer les gens qui lui déplaisent. Fantasme ou réalité ? «La porte entre son bureau et celui de Didier Bellens, qui sont situés côte à côte, reste en tout cas toujours ouverte», précise un employé. Et elle-même affirme être au courant de tout ce qui se passe dans la société. «Je vois passer tous les dossiers stratégiques qui entrent et qui sortent du bureau du CEO», affirme-t-elle fièrement, avec un léger accent italien qui trahit ses origines siciliennes. Pas question donc d'essayer d'accéder à Didier Bellens sans passer par elle. «Si quelqu'un tente de la contourner, elle le lui fait payer par après, en ternissant son image auprès de Bellens, par exemple», assène un ancien cadre.
N'allez surtout pas dire à Concetta Fagard qu'elle est simplement la secrétaire de Didier Bellens. «La fonction d'executive assistant est une fonction de type anglo-saxon, qui est généralement mal comprise en Belgique, affirme-t-elle. On peut la comparer au rôle de chef de cabinet pour un ministre.» C'est précisément pour souligner que son rôle est bien plus important que celui d'une super-secrétaire que son titre officiel a été adapté en mars 2007, passant d'executive assistant à executive advisor. «Le titre a été changé pour coller davantage à la réalité de mon day to day », souligne-t-elle.
Plus fort encore : durant ce même mois de mars 2007, Concetta Fagard a également été nommée à la tête des activités CSR ( corporate social responsibility ), sponsoring et événements du groupe, ce qui lui a valu de monter en grade et d'acquérir le statut de vice-présidente. Une nomination qui a fait couler beaucoup d'encre... un an et demi plus tard lorsque cette promotion est apparue au grand jour suite à la parution d'un article assassin dans De Morgen , dans lequel Didier Bellens était accusé d'avoir promu sa secrétaire «dépourvue de diplômes», qui plus est en agissant derrière le dos de son comité de direction. Des attaques immédiatement contredites par Belgacom, mais qui ont été très mal vécues par Concetta Fagard. Celle-ci prétend avoir été affectée personnellement par cette polémique. «Mais je n'ai jamais songé à abandonner, s'empresse-t-elle d'ajouter. Vu le timing (Ndlr : l'article est paru en août 2008, alors que le gouvernement hésitait encore sur la reconduction de Bellens à la tête de l'entreprise), je savais que cette attaque visait surtout Didier Bellens, et qu'il s'agissait même d'une dernière balle de la part de ses détracteurs. La meilleure preuve, c'est que ces accusations ont rapidement fait long feu.» Elle ajoute que ce poste de vice-présidente lui a en réalité été proposé par Astrid De Lathauwer, la directrice des ressources humaines de Belgacom, dans le cadre de la convergence entre Belgacom, Proximus et Telindus. «Elle m'a dit qu'il fallait quelqu'un d'énergique pour cette fonction et qu'elle avait pensé à moi. De plus, je gérais déjà une grande partie du sponsoring auparavant, mais sans en avoir le titre.»
Qui est vraiment Concetta Fagard ? En réalité, elle n'est pas totalement dénuée de diplômes, comme l'affirment ses détracteurs, puisqu'elle est interprète de formation, un métier qu'elle a appris entre 1988 et 1990 à l'école Jean-Jacques Rousseau de Turin. C'est dans cette ville qu'elle a grandi, après que son père, un entrepreneur dans le bâtiment, eut choisi de migrer de la Sicile vers le nord de l'Italie. «J'ai toujours été passionnée par les langues étrangères, en particulier par la langue anglaise, raconte-t-elle. C'est en regardant les interviews de vedettes anglophones sur la RAI lorsque j'étais petite que j'ai eu envie de devenir interprète. C'est un métier qui me faisait rêver.» Forcément polyglotte, Concetta Fagard parle couramment l'italien, le français, l'anglais et l'allemand, et elle dit pouvoir «se débrouiller» en néerlandais.
Quant aux fonctions qu'elle occupe actuellement, elle reconnaît les avoir apprises «sur le tas». Elle revendique d'ailleurs être une «femme de terrain», même si Belgacom l'a tout de même envoyé suivre une formation accélérée en management à l'Insead en mai 2006. En réalité, c'est en travaillant pour une filiale de Bouygues à Paris qu'elle a découvert le métier d'executive assistant. Après avoir travaillé un temps pour Clear-stream, elle occupera aussi cette fonction au sein du groupe RTL à Luxembourg à partir de juillet 2000. Assez bizarrement, ce poste chez RTL est d'ailleurs la première expérience professionnelle mentionnée sur son CV. «C'est en suivant mon mari, un Belge originaire de Namur, que j'ai abouti à Paris et à Luxembourg», dit-elle, en précisant avoir essayé durant un temps de rester à la maison pour s'occuper de ses deux enfants. Une expérience qui n'a pas duré longtemps. «Je suis trop hyperactive pour rester chez moi», sourit-elle, même si elle soutient également que c'est son équilibre familial qui la «tient debout».
«Je n'ai jamais cherché à faire carrière, assure-t-elle lorsqu'on lui demande si elle vise un poste encore plus élevé. J'ai simplement saisi les opportunités qui m'ont été offertes.» Une affirmation loin d'être partagée par tout le monde. «Ce n'est certainement pas par hasard si elle est montée aussi haut, souligne une de ses anciennes collaboratrices. C'est une opportuniste et une carriériste. Elle est très vive d'esprit et elle sait très bien où elle veut arriver. Elle adore être dans les hautes sphères.»
C'est chez RTL Group que Concetta Fagard a rencontré la personne qui lui a permis d'atteindre ces «hautes sphères» : Didier Bellens. Elle ne tarit pas d'éloges sur lui : «Nous nous sommes bien entendus dès les premiers jours de notre collaboration. C'est quelqu'un avec qui je ne suis pas toujours d'accord, mais pour lequel j'ai une grande admiration. D'ailleurs, cela ne le dérange pas lorsque je suis en désaccord avec lui car c'est quelqu'un qui aime le challenge et qui est à l'écoute des opinions contraires. Il est d'une grande intelligence et d'une grande politesse, et nous partageons tout, même lorsqu'il s'agit des sujets les plus techniques et les plus compliqués. C'est également un coach extraordinaire, qui a vu un potentiel chez moi et qui m'aide à le développer. Sans compter qu'il a un grand sens de l'humour.» Logique, à l'écoute d'un portrait aussi flatteur, qu'elle ait choisi de suivre son mentor lorsque celui-ci est passé de RTL à Belgacom, même si elle juge utile de préciser qu'elle ne l'a rejoint que quelques mois plus tard, soit en janvier 2004.
Comment expliquer ce lien très fort - elle-même parle d'un «partenariat» - entre Didier Bellens et Concetta Fagard ? «C'est très simple : tous les patrons rêvent d'une assistante comme elle parce qu'elle est incroyablement efficace et organisée, s'exclame une de ses anciennes collaboratrices. Il faut savoir que des grands patrons comme Didier Bellens sont des assistés complets, qui ne se préoccupent que de leur business, mais qui ont souvent leur vie gérée de A à Z par quelqu'un d'autre, y compris leur vie privée. Or, il se trouve que Concetta Fagard est non seulement une assistante très compétente mais en plus, elle est également la championne du monde d'organisation des dîners : c'est toujours le top du top ! Et elle est à l'aise avec tout le monde, ce qui explique sans doute en partie pourquoi elle a pris autant de pouvoir chez Belgacom. Je pense qu'aujourd'hui, Didier Bellens ne peut plus se passer d'elle.»
«Didier Bellens ne dépend de personne», répond Concetta Fagard. Elle reconnaît néanmoins qu'elle fait partie du «cercle proche» de l'administrateur délégué de Belgacom (c'est le cas aussi de Philippe Neyt et de Pierre-Eric Evrard), ce qui explique selon elle pourquoi elle a aussi activement participé à la campagne de reconduction de son patron à la tête de l'entreprise durant l'été dernier. «Il y a eu énormément de boulot pour le reconduire : cela a été une période très lourde et très dure, soupire-t-elle. Mais quand on accepte la fonction d'executive advisor , il faut être en permanence sur le front. Mon rôle est d'être à côté de lui, et non pas de le laisser tomber à la moindre contestation. De manière générale, je ne laisse d'ailleurs jamais tomber les personnes qui font partie de mes équipes.»
Ce n'est pas un secret : certaines personnes chez Belgacom espéraient ouvertement que la fin du règne de Didier Bellens entraînerait également la chute de Concetta Fagard. A-t-elle elle-même songé à cette possibilité ? «Non, je n'ai jamais pensé au fait que je pourrais couler avec lui, réplique-t-elle sans sourciller. Mais de toute façon, je suis bien consciente du fait qu'être près du soleil présente des avantages et des inconvénients.» Aujourd'hui, elle estime de toute façon que la polémique de l'été dernier a été largement digérée par tout le monde au sein de l'entreprise : «Je pars du principe que je travaille avec des gens intelligents, qui parviennent à se faire leur propre opinion de moi, en se basant sur des faits plutôt que sur des attaques sous la ceinture.»
«Une personne aussi proche du pouvoir, cela suscite forcément des jalousies en interne, reconnaît un collaborateur de Concetta Fagard. Il faut savoir que Belgacom est une boîte éminemment politique. Or, si l'on poursuit dans cette analogie avec le monde politique, on peut considérer Mme Fagard comme une des principales représentantes du parti au pouvoir, ce qui explique mieux pourquoi elle est la cible d'autant d'attaques et de critiques.» Certains estiment en outre qu'elle subit davantage d'attaques que d'autres proches de Bellens parce qu'elle est une femme. «Peut-être que si j'avais été un homme, cela aurait effectivement été moins intéressant de s'en prendre à moi, concède-t-elle. Mais je refuse de penser cela : je ne suis pas une féministe.»
La force de Concetta Fagard réside dans sa faculté à ne pas se laisser facilement démonter. Elle répond à toutes les questions avec aplomb, sans se départir de son sourire. «C'est une femme très sûre d'elle, qui ne se laisse jamais mettre en défaut et à qui rien ne résiste», confirme une personne qui a déjà travaillé avec elle. Il arrive cependant qu'elle en fasse un peu trop, comme lorsqu'elle a organisé un événement pour toutes les secrétaires de l'entreprise au moment de sa nomination comme executive assistant de Didier Bellens. «C'était méchamment stratégique, estime une source interne. C'était clairement pour faire comprendre à toutes ces personnes que dorénavant, la chef c'était elle !»
Soigneuse de son look, Concetta Fagard se dit passionnée par la mode. Spécialisée dans la mise sur pied d'événements pour Belgacom, elle organise d'ailleurs elle-même des défilés. «Je suis une boule d'énergie, je suis passionnée par tout ce que je fais, affirme-t-elle. Je n'aime pas l'à peu près, je veux tout faire bien, ce qui est parfois fatigant.»
Malgré ce souci de perfection et sa volonté affichée d'être au courant de tout, Concetta Fagard doit pourtant concilier deux boulots très différents chez Belgacom. Car si elle est devenue vice-présidente CSR, sponsoring et événements, elle n'a pas pour autant renoncé à son poste d'executive advisor de Didier Bellens ; même si elle a désormais trois secrétaires qui travaillent pour elle afin de remplir cette dernière fonction. Une double casquette qui fait froncer certains sourcils, dans la mesure où ces deux fonctions seraient «difficilement compatibles». On entend d'ailleurs la même critique concernant la double casquette de Philippe Neyt, un autre «protégé» du patron, qui est à la fois vice-président public affairs et vice-président fusions et acquisitions.
«Un domaine comme le CSR requiert une vision transversale de l'entreprise, ce que m'offre ma fonction d'executive advisor, se justifie-t-elle. Par ailleurs, le fait d'être au courant de tout ce qui se passe dans la société m'a permis de déjà réaliser des économies dans les divisions dont j'ai la charge, sans avoir à attendre qu'on me le demande.» Pour mener à bien sa mission de vice-présidente, elle peut également compter sur deux fidèles lieutenants, en l'occurrence James Sterpin pour tout ce qui concerne le sponsoring et les événements et Jean-Luc Van Kerckhoven pour toute la partie CSR. «J'ai une relation extra avec eux», dit-elle, en soulignant le «travail énorme» réalisé dans ces deux domaines d'activité depuis sa désignation comme vice-présidente en 2007.
Comment la jeune femme voit-elle son avenir ? «Dans ma vie, j'ai toujours eu des opportunités qui se sont présentées à moi, sourit-elle. Cela dit, je suis une entrepreneuse dans l'âme. Je crois donc que j'aimerais un jour créer ma propre affaire.» D'ici là, Didier Bellens compte certainement sur elle pour l'aider à mener à bien son deuxième mandat de six ans. Une perspective sans doute loin de réjouir tout le monde chez Belgacom !
Mathieu Van Overstraeten
Réagir
Attention: Il n'est pas possible de réagir de manière anonyme. Votre nom d'utilisateur apparaîtra au-dessus de votre réaction.
Pour pouvoir placer une réaction, vous devez être enregistré :

Even geduld a.u.b.